Aaaaah... le traîneau à chiens ! Les chiens de
traîneau... les meutes... les grands espaces... J'ose le cliché en disant que ces images ont largement motivé, il y a de cela 3 ans, mon choix de poser ma candidature au programme MBA de
l'Université Laval de Québec quand le Mexique me tendait les bras. En ce temps-là, j'entretenais avec JC le sempiternel débat : meute ou pas meute ? Peut-on adopter des huskys et les rendre
heureux en les laissant libres de gambader où ils veulent ?
Tandis que je défendais allègrement le droit des
chiens à disposer d'eux-mêmes, JC me vantait à corps et à cris les vertus de l'attachement et de la domination : un chien de traîneau prend son pied à être maté que diantre, il n'y a qu'une femme
pour chercher à analyser le pourquoi du comment de l'instinct animal.
C'est forte de ces souvenirs que j'ai consacré quelques heures d'un samedi matin à une escapade de traîneau à chiens, à la Pourvoirie du Lac-Beauport. Détail
important pour la suite : ce matin-là, il faisait en ressenti entre -20°C et -25°C.
Pour l'occasion, j'ai mis de côté mes scrupules à forcer des chiens à courir : ce n'est pas pour rien que je
n'ai jamais pu prendre de pousse-pousse au Vietnam (oui je sais, rien à voir, mais le malaise est sensiblement le même).
Entourée d'une belle équipe, Sophie, Cyrielle, Cécile, Audrey et Nico, j'ai tout d'abord suivi une formation de musher. S'il y a une chose à en retenir, c'est qu'il faut toujours faire attention
à garder le contrôle du traîneau, notamment en descente : le traîneau étant plus lourd que les chiens, il risquerait fort de venir casser leurs petites pattes arrière (au sens propre), si ce
n'est pire. Il y a le bon et le mauvais musher. Le bon musher, il freine… alors que le mauvais musher, lui, bah il freine. Vous l’aurez compris, il faut savoir freiner le traîneau pour la
sécurité des chiens mais pas trop, parce que sinon ça les énerve et ça les fait bouder. Et chiens qui boudent en pleine nature, hommes qui gèlent.
C'est avec Nico que je me suis attelée à la tâche. Nous serions le duo de queue. Je vous vends du rêve là, hein ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que les chiens étaient en transe à l'idée de
partir pour leur 15000ème excursion de la saison.
Je ne sais pas si vous avez remarqué, dans le lot, nous avions un petit noir tout maigre. Je ne voudrais pas faire du racisme de base, mais je
vous avouerais qu’il ne collait pas avec l’idée que je me faisais du husky type. Et pour cause, c’en était pas un. Pas d’yeux bleus, pas du poil de peluche… Je vous le donne en mile, il
s’appelait Poinsot (ou Poinceau, ou Poinssaux, bizarrement, je vais opter pour la première orthographe). Je peinais à y croire, mais il carburait le petit... des fois. C’était un alaskane, le
meilleur chien de traîneau qui soit paraît-il : issu d’un croisement du husky, lévrier et chien de chasse, l’alaskane peut courir de très longues distances malgré des températures
extrêmement basses. Le fait est que notre brave Poinsot avait beau être une flèche sur le papier, nous n’aurions jamais misé sur lui tellement il nous paraissait fragile.
Triste réalité : c'est épuisant le traîneau à chiens. Surtout quand il faut courir à l'arrière pour stimuler ceux qui accusent une baisse de régime. Problème que le Père Noël n'a jamais avec ses
rênes. Or, Nico et moi avons très vite compris pourquoi nous étions en queue de peloton : tous les bras cassés à poils, c'est nous qui les avions.
Ce n’est qu’à moitié drôle en fait. Car cet hiver a en effet été très dur pour les chiens. Une épidémie de gastro-entérite en avait tué trois la semaine précédente seulement. Sans compter que les records de neige au sol rendaient leurs déplacements beaucoup plus ardus : certes, les skidoos passaient avant eux pour déblayer leurs pistes, mais avec toutes les tempêtes et les 5 mètres de neige tombés, forcément, il y eut des jours où les chiens s’enfonçaient jusqu’au cou. C’était inévitable. Quand on pense en plus que les bêtes ont enchainé les raids les uns après les autres, sans arrêt, sans vacances, et sans RTT, et bien on ne peut que compatir à leur état de fatigue.
Du coup, nous n'avons pas lésiné sur les récompenses en temps de pause : caresses à volonté ! Ils étaient beaux nos toutous...
Malheureusement, je n’ai pas fait long feu en tant que musher.
La résistance au froid demande toujours un minimum d’énergie. Mais ce n’était pas ça mon problème. J’ai très
vite eu le souffle court en courant pour collaborer avec les chiens, qui peuvent se montrer très rancuniers s’ils jugent que l’humain qui les guide est un fainéant. Mais ce n’était pas ça non
plus mon problème. Non, le hic, c’est qu’en cours de route, j’ai perdu un gant alors que je tentais de le réajuster. Or, il est impensable de lâcher le traîneau et de laisser les chiens naviguer
à vue simplement pour récupérer des affaires personnelles semées en chemin. Nico aurait fini encastré dans un tronc d’arbre (Nico, je veux pas t’entendre… je sais que même avec la maîtrise du
traîneau j’ai failli te faire bouffer un tronc). Bagatelle que tout ceci, je suis restée solidement amarrée à mon traîneau : c’est pas une main à l’air libre qui allait gâcher mon plaisir.
Sauf qu’au bout de vingt minutes, ma main droite était tout feu tout flamme, impossible à bouger, violette, bleue, verte aussi…à en avoir la tête qui tourne et des bouffées de chaleur. Des envies
de vomir aussi. Mais ça, c’était peut-être aussi dû à l’odeur de toute l’urine déversée par les chiens le long notre parcours. Qu’est-ce que ça pisse un chien !
Revenons à nos moutons : Nico, mon sauveur, que dis-je, mon n'héros, s'est tout de suite proposé pour reprendre le relais le temps que mes doigts reviennent à la vie. Deux hivers au Québec et on
dirait que je n'ai rien appris. Madame a voulu faire sa warrior et vaincre la météo : mes chers amis, sachez qu'une main humaine n'aime pas traîner à découvert, surtout quand il vente et fait
-20°C. Au bout d'une minute seulement, vous sentiriez bien votre douleur.
Voilà donc une expérience de plus à rajouter à mon palmarès des joies hivernales. Vécue intensément, comme d'habitude, dans la joie, la bonne humeur... et le grand froid tabernouche ! C'était
pour moi un rêve de longue date... bon, c'est vrai que même dans mes rêves les plus fous, je n'avais pas envisagé la perte de deux, trois, quatre, douze doigts ! Je n'avais pas non plus prévu la
brûlure des pieds qui tout à coup veulent revenir à la vie. Et oui, l'hiver québécois n'est pas tendre avec les gens qui ont des soucis de circulation sanguine ! Là par exemple, je souffre
:
Conclusion au débat qui me hanta jadis : OUI, il semblerait que les chiens de traîneau aiment courir les uns dans les pattes des autres pour le bonheur des humains en mal de sensations. Pire, on dirait qu’ils tirent un certain plaisir dans leur exploitation par l’homme. S’ils ont donc clairement des tendances SM, je ne suis pas contre le fait de leur imposer du repos, leur faire comprendre que courir toute la journée, c’est pas bon pour le cœur (si ?), qu’ils ont des droits, notamment celui de protester contre le "traîneau MacDo" ou de demander une bonne tisane avant d’aller au dodo. Pour ma part, ça m’aiderait à moins culpabiliser ! Je vous rassure, tout cela ne m’a pas empêché de savourer ma chance. Du traîneau à chiens en plein cœur du Québec, c’est quelque chose à noter dans sa to-do-list. A la clé : des souvenirs impérissables de sa communion avec la nature.
PS à l’attention de Tanguy :
Tanguy, si tu es arrivé jusqu’au bout de cet article, sache que je voudrais jeter un slam, pour cette maladie qui au Québec m’irrite, un virus venu du froid qu’on appelle diarrhée scripto-graphique… la prochaine fois, je mettrais ma cagoule.